Vendredi 16 octobre 2009 5 16 /10 /Oct /2009 14:55

 L’eau chaude sur la peau me procure une sensation de bien-être mais dans la glace, je ne me vois pas à cause de la buée. De toute façon, ce n’est pas important. Je ne me vois plus parce qu’avec le savon et le gant de toilette, ce que j’essuie n’est pas seulement une crasse. J’essuie aussi ce que je suis car au fil du temps qui passe, je ne me reconnais pas, je ne me distingue plus dans ses traits qui me font un visage peu à peu étranger. Je n’ai pourtant que cinquante ans mais parfois, c’est comme si j’en avais mille. Est-ce à cause de la fatigue, à cause du stress, à cause de ce que je ne me suis pas assez regardé, pas assez observé que je me découvre ainsi prématurément vieilli. Je ne saurai le dire.

 

Là, je me regarde. J’ai des poches sous les yeux pleines d’un sommeil agité. Quelques rides aux coins de la bouche et sur le front des vagues quand je le plisse, j’ai les cheveux qui se raréfient et le crâne qui me démange. De mon nez et mes oreilles sortent quelques poils disgracieux que j’épile avec une pince. J’ai encore le souci de moi-même s’il n’y a plus d’enjeux comme quand on est un jeune adulte qui veut plaire pour conquérir des honneurs et des femmes. Je ne suis pas désabusé, juste réaliste. Ce qui m’inquiète n’a d’ailleurs rien à voir avec cela. Il y a simplement que je me sens humainement désinvesti, daté dans mes références, décalé même et technologiquement dépassé  et très souvent irritable.

 

J’ai pourtant le désir de ne pas me laisser distancer par les évolutions, de rester dans le coup comme on dit, mais en matière de technologie, je n’arrive pas à intégrer les mécanismes et à la moindre difficulté, je suis comme un handicapé qui a recours à ses collègues plus jeunes, plus au fait des situations pour solutionner une difficulté apparemment facile puisque en quelques clics, le problème est réglé. Je ne le fais pas exprès mais je ne comprends pas ce que ce que l’écran me dit bien qu’il s’agit d’écrits. C’est un peu comme si le monde d’emploi des solutions était du chinois. Du coup, je me sens désemparé et sans leur soutien amical, je serais probablement relégué à des tâches subalternes, recalé, disqualifié. Pour l’instant, mon employeur ne le sait pas mais ma dépendance augmente d’autant que je reste incapable de régler la difficulté quand le même problème réapparait comme si je n’intégrais pas les solutions qu’on me montre. Autrement dit, je n’enregistre pas, je ne progresse pas, je gère les acquis et donc, de fait, je régresse. Ce qui dans une société du progrès permanent, de l’intensité au travail, du toujours plus vite et plus technique n’est pas bon signe pour l’avenir.

 

En plus, je deviens oublieux. Je note pourtant mes rendez vous mais je ne consulte pas systématiquement mon agenda de papier quand les autres ont depuis longtemps un agenda électronique et moi, d’habitude si ponctuel, j’arrive en retard et j’invente des excuses improbables, ou alors je suis absent et là aussi, je dois imaginer des raisons objectives qui transforme  mon oubli en excuses admissibles. On dirait que mon cerveau ne fait plus le tri entre l’essentiel et l’accessoire, que le tamis de la mémoire est plein de trous trop grands pour conserver les choses les plus importantes ou que comme des feuilles sans attaches, tout ce qui n’est pas inscrit sur la page blanche s’envole au premier vent. Je mets tout ceci sur le compte du stress, de la pression, mais le phénomène s’amplifie mois après mois et à ce rythme là, bientôt je n’aurais plus ma place dans l’organigramme de l’entreprise.

 

Le chef de service me l’a déjà dit : « Soyez plus consciencieux monsieur Martin. Un rendez vous manqué, ce n’est bon ni pour l’image de marque de la maison, ni pour votre chiffre d’affaire qui décroit. Or, vous le savez, vos revenus dépendent des nôtres. Un client de perdu, c’est moins d’argent en fin de mois  pour nous et pour vous puisque vous touchez vingt pour cent sur chaque vente de logements qui complètent votre forfait mensuel et vous garantit des fins de mois conséquentes »

 

Je me suis senti sermonné comme un enfant mais j’ai fait un signe affirmatif de la tête et j’ai promis que cela ne se reproduirait plus. Du coup, comme un mono maniaque, je consulte mon agenda trois fois par heure et comme je mélange malgré moi les jours, j’interroge en permanence mes collègues que cela assomme. Je ne sais pas vraiment ce qui m’arrive mais plus le temps passe, plus je me sens fragile.

 

                                            *

 

Hier matin, ou bien est-ce il y a plusieurs jours déjà,  j’ai cru que nous étions Dimanche et je ne suis pas allé du tout au travail. Comme je suis divorcé et que je vis seul, je n’ai pas compris tout de suite que je faisais erreur. Il a fallu un coup de téléphone de mon employeur pour me rappeler à l’ordre.

 

« Alors, Martin, ca s’est passé comment ce matin avec ces deux acheteurs ? »

 

La question a mis du temps à faire tilt dans mon cerveau embrumé de sommeil. J’ai donc improvisé une réponse plausible.

 

« Le premier réfléchit, il se donne 48 H de réflexion, quand au second, il a trouvé trop cher la demande du vendeur et souhaite faire une proposition qu’il doit encore définir avec son épouse en fonction de ce que sa banque lui accorde comme prêt ».

 

Je me suis ensuite rapidement habillé et j’ai rejoins le bureau comme si de rien n’était. Par chance, un seul des deux acheteurs a appelé et a laissé sur mon répondeur un message que les collègues n’ont pas écouté. J’ai pu ainsi récupérer le coup en le reportant au lendemain à la première heure afin de ne pas hypothéquer ma journée. Et pour ne pas l’oublier, cette fois, j’ai écris directement dans ma main l’heure et l’endroit du rendez vous.

 

                                       *

J’ai bien dormi et je me sens en forme. Tandis que je déjeune d’un café noir et d’un peu de pain avec du beurre, je vois l’inscription sur ma main. 8.20,  bd Billières. Je sais que cette note est destinée à me rappeler quelque chose d’important. Mais, en regardant l’encre séchée, je fouille ma mémoire pour décoder le message. Ce n’est pas tout de faire un nœud à son mouchoir, il faut savoir ce que le nœud signifie. Et heureusement, la lumière se fait. C’est mon rendez vous décalé. Il est à 8 H 20 boulevard Etienne Billières. J’ai juste le temps d’y aller. La circulation est heureusement fluide et j’y suis en quelques minutes. En plus, la chance est avec moi, je trouve immédiatement une place où me garer. Ma mémoire visuelle me dit que l’immeuble dans lequel se trouve cet appartement est par là. Mais est-ce celui-ci ou celui-là, j’ai comme un doute et comme je ne connais pas le visage de mon acheteur potentiel, je crains à nouveau de le louper.

 

Mon téléphone sonne, c’est lui qui m’appelle.

 

« Monsieur Martin, je suis devant le numéro 10 et je ne vous vois pas, êtes vous sur le chemin ? ». Je réponds que j’arrive puisque maintenant je sais où je vais. En plus sur la clé que j’ai dans la poche, il est noté appartement 31, ce qui signifie qu’il est au troisième étage porte un.

 

Dans l’ascenseur, nous nous observons et nous échangeons des banalités sur le retour du beau temps qui fait du bien au moral et rend la vie plus agréable, même si officiellement l’hiver n’est pas terminé. « L’ascenseur est lent, grince un peu, mais il est souple et suffisamment grand pour faciliter un emménagement déménagement » dis je, tout en songeant, ai-je déjà vu cet homme ? Lui aurais-je déjà fait visiter un ou plusieurs appartements et en ce cas quel est son nom, quels sont ses moyens et quel est son besoin ? Si je suis à jour, tout doit être dans la fiche qui est dans mon cartable.

 

L’appartement est clair, de type T2 bis. 50 mètres carrés avec loggia vitrée, vue sur le parc, cuisine équipée, une chambre et un séjour de 18 mètres carrés. Le visiteur visite, observe l’état des tapisseries, des visseries, des portes, le double vitrage, les volets roulants, la chambre, la pièce d’eau. Il ne dit rien mais inspecte à la recherche du défaut. Par habitude et parce que je ne sais plus s’il est marié ou non, s’il le veut pour lui ou pour une location, je dis :

 

« Alors, qu’en pensez-vous? Il y a en plus un petit cellier sur le palier pour du rangement et une place de parking ».

 

« Oui, c’est pas mal effectivement » répond t-il, ce qui ne m’éclaire guère sur ses intentions mais puisqu’ il a accepté de le visiter, j’en déduis que quelle que soit la finalité de son achat – habitation ou location – il a trouvé la proposition intéressante. Comme je ne me souviens plus vraiment son but et que je ne peux pas professionnellement le lui avouer, je feinte pour reconstruire fragment après fragment les pièces du puzzle.

 

« Quelque chose vous gêne t-il ? Le prix, l’emplacement, l’orientation Est Ouest, les contraintes de la copropriété ? »

 

« Un peu tout ça » avoue t-il. « Je crois » dit-il encore «  que je vais réfléchir, en voir d’autres si vous en avez, prendre le temps en tout cas avant de décider. Je compte sur vous pour me rappelez dés que vous avez une nouvelle proposition à me faire. » Puis il s’en va certain que je me souviens de son nom, de son prénom, de son adresse. Ce qui n’est toujours pas le cas. Je note donc au stylo son numéro de téléphone que j’ai vu apparaître sur mon portable et je m’en tire par une pirouette.

 

                            *

C’est agaçant, ces oublis à répétition.  C’est agaçant et inquiétant car ce ne sont pas que des oublis professionnels.  Des oublis dû à une certaine lassitude de planter le même clou depuis vingt ans, ni à un certain dégout qui vient  parfois avec le temps.  J’oublie aussi des choses plus simples, plus essentielles pour la vie quotidienne.  Par exemple, je n’ai pas rempli mon frigo depuis une semaine. Ainsi quand je rentre le soir, je me retrouve devant un frigo vide qui me regarde et comme je n’ai rien à manger, soit je ressors me commander une pizza, soit je saute le repas. Ce qui n’est bon ni pour ma santé, ni pour ma ligne car je n’ai déjà pas trop de gras. J’oublie aussi d’appeler les amis ou de me rendre à leurs invitations.  Peu à peu, j’ai l’impression que je fabrique un désert autour de moi. J’oublie autant qu’on m’oublie.  Je ne sais pas ce que j’ai, ni pourquoi j’ai l’impression peu à peu de vivre dans un autre monde. En effet, plus rien ne m’affecte comme autrefois. Ni les promotions injustes de mes collègues, ni les informations déprimantes, ni les remarques désobligeantes sur mon apparence. Il parait que je porte le même pantalon depuis une bonne semaine, que cette négligence dessert l’image de l’entreprise et nuit à ma performance. Je ne l’avais pas même remarqué car pour moi les jours s’enchainent et se ressemblent. Je vais au bureau, je consulte dix fois par heure mon agenda, je cours à travers la ville pour faire visiter des appartements, je me perds en chemin, je fais des détours inexpliqués, je mets un temps fou à convaincre. Je suis comme un pull over qui se détricote parce qu’une maille à sauter et que personne n’interrompt.

 

                               *

 

Le médecin du travail me regarde d’un air inquiet. Il  a eu vent de mes absences. Pas des jours non travaillés, mais des autres qui me rendent peu à peu transparent. Il se demande s’il doit encore me déclarer apte ou s’il doit émettre une réserve. La question est grave car si je ne suis plus apte à faire ce métier, comment vais-je gagner ma vie puisque je ne sais rien faire d’autres et qu’à cinquante ans, je suis probablement trop vieux pour entreprendre une conversion, trop vieux pour qu’on investisse sur moi. ?  Je ne vois pas comment le convaincre de ne pas décider le pire mais il a l’air inquiet et me conseille d’aller voir mon médecin. Il ne le dit pas, mais je vois bien qu’il redoute un état dépressif latent ou quelque chose d’autres sur quoi il ne peut mettre un nom. Soit ! je vais chez mon médecin.

 

Lui aussi m’ausculte avec la même interrogation dans le regard. Physiquement, je suis bien. Bien conservé et bien portant, le mal est manifestement ailleurs, dans ces oublis, ces trous béants qui font de ma tête un gruyère géant. A son tour, il m’envoie chez un spécialiste lequel me fait passer des tests de mémoire puis m’indique que pour en savoir plus, le seul moyen, c’est de passer un scanner.

 

Sanglé sur la table pour ne pas tomber, je suis saucissonné immobile, tandis que l’appareil explore de ses rayons invisibles l’intérieur de ma tête.  J’ignore ce que, derrière la vitre, le médecin observe sur son écran J’imagine mon cerveau comme une vieille pommes ridée, un entrelacs de chair, de circonvolutions, de synapses filamenteuses, de neurones agitées comme un pop corn qui s’éclate dans la poêle, de matières grises et blanches dont j’ignore les fonctions. L’appareil est une abeille qui bourdonne autour de moi débitant à l’étal du professionnel des coupes horizontales et verticales, explorant mon cortex au plus profond de moi. Je ne vois rien de ce que le médecin voit et je ne peux donc que subir la situation. En soi, l’examen n’a rien de désagréable puisque ça ne fait pas mal, puisque j’ai les yeux fermés et que tout s’opère malgré moi. sans la moindre résistance. Sur cette table, je suis un objet posé qui ne pense rien du décor clinique environnant.

 

                                 *

 

Une semaine après ou bien est-ce un mois ? C’est le temps écoulé depuis l’examen dont je reçois à la maison les premiers résultats. Je ne peux pas les déchiffrer, ils sont en langage codé, médical. C’est pourtant de moi que ca parle et ne je peux pas accéder à l’information, ca me met hors de moi mais je suis bien contraint de prendre un rendez vous avec mon médecin. Je suis assis en face de lui. Il lit tête penchée et me regarde puis il relit et me regarde à nouveau. Je sens bien qu’il cherche ses mots pour me dire ce que le spécialiste a écrit. S’il regarde attentivement la lettre et les radioscopies, c’est pour se donner le temps de formuler dans sa tête la phrase la moins inquiétante qui soit.

 

« Voilà. Le résultat, c’est que vous êtes atteint de la maladie d’Alzhameir » dit il enfin. Je ne saurais expliquer pourquoi mais le mot m’était aussi venu en tête. « Ce n’est que le début » dit il comme pour me rassurer, mais un début qui annonce la fin puisque cette maladie est sans rémission, sans solution et que ça se termine toujours par une étrange disparition.  J’aurais cru que cette révélation serait comme un choc mais en fait, puisque tout doit disparaître,  que ce soit ainsi ou autrement ne me fait, dans l’instant, ni chaud ni froid.

 

« Dans combien de temps docteur ? » dis je. 

 

« Quoi donc ? » demande t-il ?

 

« Dans combien de temps vais-je peu à peu devenir étranger à moi-même  et d’ici là que dois je faire pour ne pas sombrer corps et âme ? »

 

« La maladie est variable d’un individu à l’autre, on ne peut rien dire avec certitude. Mais il y a des solutions pour retarder le mal en entrainant sa mémoire par des jeux, en s’obligeant à une gestion stricte et compartimentée de sa vie. Les casiers ne se vident que lentement un à un, du plus immédiat au plus lointain.  Je vous conseille de ne rien changer à vos habitudes ou plutôt si, de bien les conserver pour qu’elles fonctionnent comme des réflexes, des impensés. Vous préserverez ainsi votre autonomie ».

 

J’ai suivi ces conseils et j’ai pris l’habitude de tout noter sur un carnet  de bord. Ce que j’ai à faire, et ce que j’ai fait en y apposant une croix. Je n’ai pas peur mais  je ne veux pas me laisser déborder par cette maladie qui, au fil des semaines, des mois et des années, va faire de moi un légume.  Je note  absolument tout dés que je fais un geste. Ce que j’ai mangé, à quelle heure, qui j’ai croisé, ce que nous nous sommes dit. Tout ces petits riens anodins qui font une vie et qui soudain me sont plus précieux qu’un diamant parce qu’il témoigne de ce que je suis vivant et conscient .

 

Alzheimer. Pendant longtemps j’ai cru que cela ne concernait e les très vieux, puisque le corps est une machine et que l’ordinateur central – le cerveau – peut, par excès de données enregistrées, saturer et se mettre à buguer.  Puis on a dit que cela touchait principalement les intellectuels, c'est-à-dire ceux dont le métier est de penser le monde, sa complexité et qui à force d’y songer  de le décortiquer, finissent par ce perdre dans ce labyrinthe .Dans un premier temps, je me suis senti rassuré. Je ne suis pas  vraiment un intellectuel, je veux dire que je pense des choses utilitaires, techniques, juste des moments, des séquences, pas des théories, des concepts, des paradigmes.  Mais finalement, c’est une idée fausse. Pour être malade, il suffit juste d’avoir un cerveau.  Rétrospectivement j’ai eu tord de m’économiser.

 

                                 *

 

Je ne sors presque plus de chez moi. La dernière fois, j’ai eu du mal à retrouver le chemin. J’étais comme un enfant perdu qui attend son train avec autour du cou son adresse au  bout d’un ficelle.  Je ne travaille plus non plus. Je suis en congé longue maladie, c’est ce que m’a dit mon médecin. J’ai écrit ça sur mon carnet de route sans vraiment comprendre ce que cela impliquait de ne plus travailler.  Quand je me regarde dans la glace, je vois pourtant quelqu’un de bien, de physiquement bien, mais au fil du temps, j’ai du mal à me reconnaître. C’est comme si nous étions deux, moi et lui en face  Par moment pourtant je suis lucide et tout me revient. Le temps d’autrefois quand j’étais enfant et que je courais dans les rues de mon quartier, les copains qui me taquinaient à cause de ma petite taille, ma mère et ses fins de mois difficiles à boucler. Et puis, le disque saute plusieurs micro sillons et j’ai trente ans, marié deux enfants dont je ne trouve pas les prénoms.  Et je redescends l’instant d’après en moi comme une descende d’acide, retoucher terre, sans plus savoir comment j’en suis arrivé là.

 

Je ne vois plus personne sinon cet autre qui de miroirs en miroirs ne me quitte pas  Les gens fuient la maladie plus surement que la peste, par peur de la contagion probablement, à moins que ma situation ne leur fasse peur en leur rappelant que nous sommes mortels et que ce n’est qu’une question de temps. Mais ma disparition a ceci de désagréable que comme un poisson mal conservé, je pourris par la tête, inexorablement et que la régression est visible.  Surtout depuis que je suis dans cette institution.

 

Au début j’y venais à la journée et je me trouvais très différent des autres. Aujourd’hui je suis les autres, aussi peu différent. Je marche dans le couloir de long en large en souriant au personnel qui vaque à ses occupations. Je ne sais plus vraiment qui je suis, ce que j’attends. Dans cette maladie, il n’y a pas de bon de sortie.  Juste une étrange disparition dont le carnet que je lis témoigne sans trop savoir qui l’a écrit.

 

L’eau chaude sur la peau me procure une sensation de bien-être mais dans la glace, je ne me vois pas à cause de la buée.je l’efface et mon visage disparaît totalement.

                                                            Farid Bey

Par Farid Bey
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Vendredi 16 octobre 2009 5 16 /10 /Oct /2009 14:45

Avec cette chemise blanche, j’ai le teint trop pâle. Mais en même temps, ca fait classe, surtout avec cette veste gris-perle. Cela dit, c’est un peu classique, prévisible. J’incarne l’ouverture, il faut donc que cela soit perceptible aussi dans mon style. La veste à col mao, voilà qui trancherait, surtout en noir sur un tee shirt blanc et un pantalon de viscose souple, sans plis, noir également. Ca fait résolument jeune bien que je ne le sois plus vraiment, mais peu importe. Ce qui compte, c’est de donner à lire dans chacun de mes gestes, de mes attitudes, de mes propos, la modernité nouvelle. En plus, ca me rappelle de bons souvenirs, le col mao, l’époque ou j’étais garde rouge au PCMLF. A cette époque, je vendais aux portes des usines H.R, l’Humanité Rouge, le journal du parti, vêtu d’une casquette avec une étoile sur le front et d’une vareuse kaki cintrée à la taille à col mao. Qu’ils acceptent ou non mes tracts, je ne passais jamais inaperçu auprès des ouvriers qui entraient ou sortaient de l’usine. Cela faisait parfois sourire certains d’entre eux d’autant que pour être encore plus copie conforme aux images hiératiques publiées dans Chine Nouvelle, je portais un léger fond de teint qui me donnait bonne mine en toute saison. Avec le recul, je me dis que j’étais un peu une caricature mais à l’époque, j’y croyais dur comme fer, comme je crois dur que l’ouverture n’est pas un renoncement à soi, ni une trahison, juste un moment de la modernisation de la vie politique française.

 

Finalement, à bien y regarder, ce noir sur fond blanc, ca fait un peu trop jeune premier ou jeune marié endimanché. Je crois que je vais opter pour l’anonymat dans la foule des ministres dont on va tirer le portait sur le perron de l’hôtel Matignon dans une heure maintenant. C’est peut-être mieux d’être remarqué pour la qualité de ses actions que par sa garde robe bien que le fond et la forme soient importants dans une société de l’image. Pour exister, il faut se distinguer. C’est le b.a ba du métier. Mais il est inutile de me faire original dés le premier jour. Les journalistes se sont déjà suffisamment amusés comme ça de ma soudaine conversation au camp adverse, au libéralisme.

 

Certains m’ont traité, dans leurs écrits, d’opportuniste, d’autres de girouettes, quelques uns pourtant m’ont trouvé courageux. Autant de mots qui m’ont blessé comme ceux utilisés pour qualifier mon tout nouveau poste de ministre du temps libre. C’est une idée simple et originale du nouveau Président qui part d’un constat réaliste. Moins on travaille, plus on a de temps libre. Il convient donc que l’Etat songe à s’en occuper pour que l’oisiveté qui est mère de tous les vices ne fasse pas sombrer la société dans un état léthargique propice à toutes les dérives. Le titre fait naturellement sourire les imbéciles et les donneurs de leçons. Ceux qui par jeu mon déjà rebaptisé, le ministre de l’indolence. Mais je n’ai que faire de leurs sarcasme, j’ai des idées, des convictions et j’ai bien l’intention de le démontrer par une action de terrain.

 

Finalement, je vais opter pour un costume des plus classiques. De toute façon, dans la disposition prévue sur le perron de Matignon, on ne me verra pas ou presque. Je dois être à mi hauteur dans le second rang et comme je ne suis pas très grand, on ne verra au mieux que ma tête.  A l’inverse, si on me voyait mieux, il se trouverait encore des gens pour critiquer ma tenue, la qualifier de dilettante, de nonchalante, ou pour y voir une tentative de provoquer un nouveau débat sur ma personnalité en m’inspirant, de manière mimétique, d’un précédent ministre de la culture, un rien banché. Décidément, ce n’est pas facile de se construire une identité qui  ne soit pas que de façade. Mais j’y arriverai parce que contrairement à ce qu’ils pensent, je n’ai pas changé.

 

D’ailleurs, je l’ai déjà démontré dans ma première interview au Figaro Madame. Bien sur, j’aurai préféré que ce soit dans Libé, la dernière page, celle des portraits mais ce journal ne m’a jamais aimé quoi que je dise, quoi que je fasse, même au temps où j’étais à la gauche socialiste. Avec son photographe, la journaliste de Figaro Madame a passé deux jours dans mon village provençal. Il s’agissait disait-elle de montrer comment, à l’inverse des partis, les populations sont plus ouvertes, plus réaliste, plus en accord avec mon évolution personnel. Un rapide micro trottoir lui a permis de constater ma popularité. On m’aime pour ce que je suis, un homme de gauche pas maladroit puisque dans ce coin reculé, j’ai réussi à faire venir quelques entreprises, à créer des emplois, à générer des moyens financiers européens pour retaper quelques vieilles fermes devenues des gites ruraux, à valoriser le patrimoine local : un vieux lavoir en demi cercle adossé à l’église, percé de voute en ogive pour la lumière et protégé sous un couvert de tuiles romaines mangés par le soleil avec des bouches de lions pour robinets d’où s’écoule à flots dans un gargouillis sonore une eau fraiche et joyeuse, une hall aux grains du 16 ième siècle en pierres de taille qui l’hiver conserve le chaud et l’été restitue une douce fraicheur entre les étals des marchands qui y tiennent désormais marché.

 

Il y a eu aussi des photos de mon chez moi notamment la vue magnifique depuis la terrasse de mon mas sur les vignobles à flanc de coteaux tandis qu’un soleil rasant empourprait progressivement les toutes dernières feuilles de vignes chahutées par un léger mistral. Des photos de moi, dans mon salon avec derrière mon impressionnante bibliothèque en teck véritable. Je n’ai pas fait l’ENA mais je sais lire et même si Aristote, Voltaire ou Rousseau ne sont pas mes livres de chevet, le lecteur sera sans doute impressionné de voir combien je suis un homme de réflexion. Ce qui devrait l’aider à mieux comprendre mes choix. Comme je n’ai rien à cacher, on y voit aussi ma femme et mes enfants. Je sais que tout cela à l’air de faire people, de céder à cette mode des hommes politiques qui exhibe leur réussite sociale, amoureuse, économique. Moi, je pense plutôt que je montre ce que je suis dans une simplicité sans calcul. Oui,  j’ai une femme qui m’aime et qui m’approuve, des enfants qui n’ont pas honte de leur père, des biens que j’ai conquis par mon travail, bref, ce bonheur, je ne l’ai volé à personne comme je l’ai dit dans l’interview.

 

J’y ai d’ailleurs raconté mon parcours. Celui d’un enfant du pays qui n’a connu la ville qu’en allant au lycée, qui s’est engagé très trop en politique dans la mouvance du mois de Mai 68. J’étais un jeune chien fou et j’avais l’enthousiasme révolutionnaire de mes 18 ans. Oui, je voulais tout changer et d’une certaine manière, j’y suis parvenu. Le mot a été scandé ironiquement par mes nouveaux adversaires, sous les fenêtres de ma députation lorsqu’ils ont appris mon transfert de l’opposition vers la majorité gouvernementale. Décidément, ces gens s’accrochent à tout pour faire du mal jusqu’à détourner la réalité. Car je ne suis pas un parvenu, je suis un fils d’agriculture qui a su s’extraire de sa condition par son travail et qui, grâce au militantisme, a muri des idées, des valeurs, des convictions dont je veux aujourd’hui faire profiter le plus grand nombre. Je l’ai dit dans l’interview.

 

« Opposition majorité, cela ne veut plus rien dire. Patron ou salarié, on a un seul pays et un seul objectif : le bonheur des français. Si pour y parvenir, il faut mettre les mains dans le cambouis, j’y suis prêt. Si j’ai franchi le Rubicon, si j’ai osé les critiques, c’est parce que je veux être utile à nos concitoyens ».

 

En relisant l’interview, je pense que j’aurai du être plus explicite, moins empathique, mais la journaliste m’a tellement cadré que j’ai eu du mal à parler politique. Elle, ce qu’elle souhaitait, c’était surtout montrer l’homme, donner à voir sans artifice ma vie. Je pense comme elle que pour apprécier des idées, il faut aussi apprécier l’homme, c’est pourquoi j’ai accepté le deal mais à trop édulcorer la dimension politique au profit de l’homme et de son style, je pense rétrospectivement que j’ai commis des impairs. Par exemple, quand elle m’a demandé de raconter les moments clés de ma mutation.

 

« Vous savez, je ne change pas de camp, je change d’attitude. Dans l’opposition, on s’oppose, dans la majorité, on travaille. Oui, je suis et je reste de gauche. » La journaliste a sourit, le lecteur sourira t-il aussi ? « J’ai même été d’extrême gauche, mais c’était une erreur de jeunesse. J’avais une vision conflictuelle des rapports humains, une vision étatiste de la vie, un idéal prophétique qui n’est pas humain, on voit bien ce que cela à donné dans les anciens pays de l’est et même en Chine qui aujourd’hui adopte le capitalisme sans le dire. La vie m’a appris la tempérance, le militantisme l’échange et l’âge adulte, la patience. Si je n’étais intéressé que par le pouvoir, j’aurais surfé sur les courants de mon ancien parti dans le sillage des prétendants à une place en cas de victoire. Là, j’ai pris tous les risques, y compris celui d’être incompris par la majorité qui m’a finalement accepté et a fait de moi un ministre de la république. D’ailleurs, parce que je crois que je ne suis pas le seul à être lassé de ces chamailleries, je crée un mouvement qui s’appellera République moderne pour rassembler autour de moi les vrais réformateurs, les authentiques transformateurs de nos mœurs politiciennes sclérosées. »

 

Ma femme qui est professeure de français dans un lycée m’a dit que c’était bien formulé mais encore trop langue de bois. Selon elle, tous les transfuges se justifient en réécrivant l’histoire et en se donnant le beau rôle de défricheur, d’explorateur.

 

« C’est vrai » lui ai-je dis, « mais si je ne le dis pas moi, qui le dira à ma place. Il faut que le lecteur, qui est aussi un électeur, sache que je ne fais pas un mea-culpa, ni une volte face, mais que je suis sur la voie d’une rédemption, d’une transformation personnelle et collective pour redonner à ce pays, la place qu’il mérite dans le monde ».

 

« A défaut de redonner à ce pays une place dans le monde, tache de tenir correctement la tienne » m’a-t-elle répondu du tac o tac. Bien qu’elle soit toujours adhérente dans mon ancienne partie, je n’y ai pas vu d’ironie particulière venant de sa part, mais sur l’instant, j’avoue que j’ai été un peu déçu. Je m’attendais à son soutien spontané, je n’aurai qu’un soutien négocié. J’espère juste que nos repas à table ne vont pas se transformer en meeting politique permanent. Je ne le supporterais pas surtout que l’air de rien, elle devient du même coup la femme d’un ministre avec tous les avantages, la Garden partie du Président le 14 juillet, le logement et la voiture de fonction, les domestiques pour la gestion du quotidien et un salaire confortable. Bien sûr, pour bénéficier de tout cela, il faudra se mettre en disponibilité ou alors me rejoindre au moment des vacances scolaire si elle continue de travailler. Même chose pour ma fille qui a le plus grand mal à accepter l’idée qu’après vingt ans de gauche, je file à droite. Elle ne l’a pas dit ouvertement parce qu’elle est respectueuse de mes choix et soucieuse de son train de vie bien qu’elle vote pour la gauche radicale. Mais du coup, à la maison, l’ambiance est plutôt coton. Tandis que je relisais mon interview dans Madame Figaro,  ma femme lisait Libération et ma fille Rouge. Finalement, on est à  l’image de la France, divisée mais ensemble sous le même toit.

 

Voila, cette fois, c’est bon. Je ne suis pas si mal que ça dans ce complet veston. Avec un peu d’auto-bronzant, on pourrait même croire que je reviens de faire du ski dans les Alpilles. Comme la photo officielle est en couleur, je serai à mon avantage. Autour du Président, il y aura les ministres importants et les ralliés les plus symboliquement porteurs. Mais je ne désespère pas de faire partie du cercle restreint de ceux qui font l’opinion du Président. S’il m’a admis parmi les siens, c’est bien parce qu’à ces yeux, j’ai une valeur, enfin je l’espère.

 

                                               *

 

Trois mois déjà que je suis ministre du temps libre. Je n’ai pas encore eu la possibilité technique de produire mon effet auprès du Président. On dirait qu’il m’évite ou plutôt qu’il m’ignore. Je sais bien qu’il est sur tous les fronts au point d’en agacer plus d’eux mais j’aurai cru que mon ralliement valait considération. Quand à la presse, elle m’a un peu oublié. Là, je ne me plains pas, mieux vaut de sa part un peu d’indifférence plutôt  que les quolibets qui ont accompagnés ma nomination mais désormais, je dois politiquement exister même avec un ministère à minima. En effet, mes moyens humains et financiers sont limités. Je n’ai en tout et pour tout que dix collaborateurs qui planchent sur des sujets les plus divers. Le temps libre recouvre selon eux une multitude de réalités qu’il faut d’abord délimité avant d’envisager une action cohérente. Ce qui fait que pour l’instant, j’ai surtout du temps libre pour cogiter à ma propre situation.  D’autant que   leurs premières idées sentent un peu le recyclé: créer un chèque vacances pour les familles nombreuses puisque un français sur deux n’a pas les moyens de partir ou lancer une politique d’équipements de skate parcs pour occuper les minots. Dans les deux cas, mon ministère ne pourra qu’impulser une dynamique, jouer d’un effet de levier en accordant quelques maigres subventions, bref pas de quoi enthousiasmer les foules, ni donner corps à ma fonction.

 

                                   *

 

Ce week end est enfin prometteur. Il n’y a rien d’important dans l’actualité pour me faire de l’ombre et je lance officiellement, par une convention, mon mouvement baptisé République Moderne. La réunion a lieu dans une salle de cinq cents places dans une ville de la région parisienne. Mes plus proches collaborateurs m’ont assuré qu’il y aurait du monde et de la presse politique nationale. Ce qui signifie enfin qu’on va s’intéresser à moi, m’inviter dans les rédactions, me faire réagir aux évènements car pour l’instant, même à la sortie du conseil des ministres, les micros ne se tendent jamais vers moi, comme si je n’existais pas.  Je l’espère d’autant plus fort que depuis que j’ai lancé mon mouvement, j’ai l’impression d’être un peu seul. Pourtant on m’assure qu’au siège social de République Moderne, installé dans un modeste appartement, chaque jour on s’agite comme dans une ruche. C’est vrai qu’il y a tout à inventer : Le logo, les cartes d’adhérents, les textes de présentation du mouvement, de ses convictions, du rôle qu’il compte jouer sur l’échiquier national, de ce qu’il pense apporter à la rénovation politique, la constitution de groupes locaux, de fédérations, le site internet à alimenter en communiqués de presse, en prises de positions en réactions à l’actualité chaude. République Moderne compterait déjà un bon millier d’adhérents m’assure-t-on.

 

Ce qui m’inquiète, c’est que, puisque ce millier est éparpillé dans toute la France, cela fait pour l’instant plus groupuscule que mouvement et si cinq cents d’entre eux sont dans la salle, c’est donc la moitié du mouvement qui est là dont une partie espère sans doute accéder à des postes de direction. Un mouvement, un parti, ce n’est pas un homme seul mais un collectif avec délégation de tâches et répartition des rôles. Comment choisir ceux qui auront à mettre en musique ma partition ? Comme ils sont inconnus au bataillon, je veux donne la priorité aux compétences plutôt qu’aux seules bonnes volontés. Ainsi pour gérer la presse, République Moderne s’est assuré le concours d’une attachée de presse, une militante qui est directrice d’une petite agence de communication. Elle fait ainsi coup double, sa part de bénévolat et sa propre promotion pour sa boite.

 

Effectivement, il y a du monde. Quand j’entre dans la salle, la foule se lève d’un seul mouvement et applaudit. Je suis rassuré d’autant que je vois beaucoup de visages jeunes avec au revers du veston ou du pull over, un badge avec prénom et région d’origine. A la tribune, il y a deux de mes collaborateurs qui ont chauffé la salle en attendant mon arrivée et un micro baladeur. J’ai souhaité pour cette première convention, une certaine sobriété. C’est pourquoi, il n’y a sur les murs que quelques affiches avec mon visage, le nom du mouvement et son premier slogan censé résumer sa philosophie : Agir plutôt que renoncer, rénover plutôt que dénoncer ! J’en suis assez comptant car il sonne bien et se retient facilement en allant à l’essentiel. Au premier rang, une série de chaises dont beaucoup sont vides. Elles sont réservées à la presse qui, une fois encore, me fuit. Je serre malgré tout quelques mains au hasard parmi les militants et celle des trois journalistes présents : la dame du Figaro Magazine – encore elle ! – le journaliste de La Croix qui veut sa jeunesse me semble être un stagiaire et celui plus aguerri de l’Agence France presse. Des trois, il est le plus important car c’est à partir de son travail que les absents sauront s’ils ont ou non raté un évènement politique majeur et si, pour se rattraper, il leur faut, en plus de réécrire la dépêche AFP, me joindre d’urgence au téléphone. Je ne vois personne de la télévision, ni de la radio. C’est dommage car quelques images au vingt heures de TF1 et un passage ou deux sur RTL seraient de bons augures pour dynamiser le mouvement. Par mimétisme, ceux qui aujourd’hui m’ignorent, se verraient demain contraints de m’inviter à débattre sur leurs antennes. Mais Paris ne s’est pas construit en jour et mieux vaut se hâter lentement plutôt que grossir vite et disparaître aussi vite. je pense à la Droite Nationale de Charles Million, au MNR de Bruno Mégret, au Centre national des paysans et des indépendants, tous portés disparus, tous inexistants sur le terrain sauf au moment des élections avec des scores minables. Moi, j’ai besoin d’un outil, d’un levier pour démontrer que ma démarche n’est pas un opportunisme mais une opportunité, celle de réunir dans un même mouvement des gens d’horizon divers, désireux de construire ensemble un avenir à ce pays. Finalement, je suis fidèle à mes idées premières. Comme au temps du maoïsme, je veux une révolution culturelle, faire un grand bon en avant !

 

A la tribune, Rémi chauffe la salle par un discours court mais direct sur le thème le plus fédérateur qui soit : pour sortir le pays de l’ornière, ôtons nos œillères et retroussons nos manches. J’avoue qu’il a un certain sens des formules, un certain talent pour enfoncer les portes ouvertes. Mais, apparemment, ca marche. Il y croit, ca se sent, ca se voit et les militants aussi qui applaudissent à tout rompre. Mon discours aussi n’est pas conventionnel, moi aussi, comme le Président je suis l’homme de la rupture.

 

« Mes chers amis »… le mot camarade a failli me venir spontanément sur le bout de la langue, mais je l’ai dompté au dernier instant. Pour un début, cela aurait été du plus mauvais effet et démontré toute la confusion qui est en moi.

 

« Mes chers amis… tout d’abord, merci de votre présence, de votre engagement qui manifeste que République Moderne est un mouvement en marche ». Je sais, c’est idiot car un mouvement immobile, ca n’existe pas, mais à défaut de dire quelque chose de concret, la formule conforte chacun dans l’idée qu’il a fait le bon choix, qu’il est à la genèse d’un moment important, un moment dans le sens de l’histoire avec un grand H. « Notre mouvement n’est pas qu’un parti de plus sur l’échiquier politique, une organisation pour diviser, non , République Moderne est  un point de convergence de toutes les bonnes volontés. Nous voulons en faire l’outil, l’instrument de ceux qui aspirent à réformer le monde plutôt qu’à le subir. Des réformes inspirées par l’expérience, le bon sens, la raison et non par l’idéologie dont il faut se libérer car la réalité est toujours la plus forte et le seul moyen de l’orienter vers plus de sécurité, de bonheur collectif, c’est de ne pas la nier, de ne pas l’ignorer. C’est pourquoi, on peut être de droite ou de gauche, mais à République Moderne, on est d’abord patriote, ouvert, lucide, et humaniste. Ce qui implique d’être honnête avec les autres comme avec soi même ».  Là, j’en fais peut-être un peu trop dans le côté « monsieur propre » mais ca à l’air de plaire puisque je suis interrompu par une nouvelle salve d’applaudissements. Je veux bien croire que les militants soient touchés par ma sincérité mais de les voir si enthousiastes me trouble. On dirait, comme dans un jeu télévisé, qu’ils applaudissent sur commandes au moment où le chauffeur de salle brandit son panneau, « applaudissements ». Même le journaliste de l’AFP parait surpris de l’enthousiasme que je suscite. J’ai hâte de lire son papier et d’en connaître par ricochets les échos qui seront demain repris dans la presse écrite.

 

« République Moderne » poursuis-je « n’a qu’une ambition, servir les autres, servir le peuple ». Zut, la formule m’est venue comme un réflexe. Servir le peuple, ca fait Mao sur le retour, tendance Ligne Rouge. Heureusement que les jeunots d’en face sont politiquement incultes et les journalistes frappés d’amnésie. Même s’ils reprennent la formule, le public retiendra que notre mouvement défend l’intérêt général et que pour y parvenir, il aspire à grossir. « Nos idées ne sont pas à prendre ou à laisser, nous ne sommes pas porteur d’une vérité absolue. C’est jour après jour, réalité après réalité, discussion après discussion qu’elles seront validés par les militants qui, à mes yeux, forment une intelligence collective plutôt qu’une armée de soldats dont la seule utilité serait de tracter la bonne parole sur les marchés, de coller des affiches, et de récolter de l’argent pour faire fonctionner notre mouvement. Notre modernité n’est pas un slogan mais une démarche. Nous ne proclamons pas que nous ferons de la politique autrement, nous sommes autrement politiques puisque nos valeurs de liberté, de justice et d’équité prennent appui sur la réalité du monde tel qu’il est, dans toute sa complexité ».

 

Là, vraiment, l’enthousiasme des militants devient contagieux. Pour un peu, je finirai vraiment par croire à mes talents d’orateurs moi qui, jusqu’à présent, ait surtout consacré mon temps de militant à des questions techniques, préparant des fiches et des synthèses que d’autres utilisaient. J’ai doublement bien fait de quitter mon ancien parti pour créer le mien. Au moins, je suis chef, j’aime ça de plus en plus, et manifestement mes militants aussi.

 

« Bien sur, nous avons des solutions aux problèmes que le pays rencontre. Des solutions pour l’emploi, l’éducation, la recherche, les universités, les familles dans le besoin, etc. C’est pourquoi, nous sommes des acteurs dans la majorité dont nous voulons être le poil à gratter. Notre mouvement dira, quand il le jugera utile, s’il faut aller plus loin, plus vite, plus fort, ou si, à ses yeux, les choix proposées méritent d’être amendés. Nous sommes un allié fidèle de la majorité, pas un mouvement croupion, un parti de godillots. A la flatterie, nous préférerons toujours l’honnêteté intellectuelle, à la servilité la loyauté ».  C’est incroyable comme je me trouve bon. Ca doit se voir car dans la salle, les militants sont désormais debout et le photographe de l’AFP flashe à qui mieux mieux pour immortaliser ce moment. Là, c’est sûr, je tiens mon écho médiatique. Même le Président, pourtant hyper actif, devrait en rester baba. Si avec ça, il continue de m’ignorer, c’est que je ne comprends rien à la politique.

 

                                   *

 

Une photo légendée dans Aujourd’hui en France. Un tout petit feuillet en bas de page dans Libération. Un feuillet à peine aussi dans le Figaro, une brève dans La Croix et rien ou presque dans les radios. Ces journalistes sont décidément des idiots. Ils ne comprennent rien. Pourtant, celui de l’AFP a plutôt bien fait son travail. J’ai lu sa dépêche. Elle était longue et exhaustive. Il a repris presque mot pour mot les principaux passages de mon discours que l’attachée de presse lui a remis en fin de réunion. Il a aussi fait le portrait d’un militant venu de la région Picardie. Bref, ils avaient un matériau dont j’espérais que certains éditorialistes seraient à même de tirer matière à réflexion. Au lieu de cela, ils ont préféré une fois encore s’attarder sur les déboires sentimentaux du Président. Faut-il que je divorce moi aussi d’avec ma femme pour mériter leur attention ? Faut-il que je laisse entendre que j’ai une liaison avec une starlette ou des problèmes humains pour susciter envie ou compassion ? Leur comportement me déprime presque autant que l’absence d’idées de mes collaborateurs. Si je ne parviens pas, d’une manière ou d’une autre, à exister médiatiquement, je suis politiquement mort.

 

Heureusement pour se racheter, l’attachée de presse a une idée lumineuse : proposer à un  reporter de Paris Match de passer une journée dans la peau d’un ministre, autrement dit de me suivre pas à pas pour raconter comment un projet politique devient une idée, une mesure, une réalité. Il y aura bien sur beaucoup de photos pour accompagner le texte. Ce qui suppose, en plus d’une interview des situations significatives. Par exemple, qu’on me voit en réunion avec mes collaborateurs, qu’on me voit lisant une revue de presse ou prenant des notes, au téléphone, qu’on me voit aussi sur le terrain. Mais pour l’instant, je n’ai rien d’inscrit dans mon agenda ministérielle, aucune de mes idées n’a d’ailleurs trouvé grâce aux yeux du Président. Je n’ai donc rien à montrer, je n’ai d’ailleurs pas encore fait de déplacement officiel en région. C’est là peut-être la solution, aller à la rencontre des citoyens, sur un marché ou mieux inaugurer une médiathèque. Le temps libre, certains le passent à lire, à se cultiver. Je pourrais ainsi discourir sur la valeur éducative du temps libre qui n’est pas un temps mort mais un temps de construction de soi et du lien avec les autres. Parmi mes rares amis, j’en ai deux ou trois qui sont maires de petites communes, je dois bien pouvoir trouver ça, sinon, l’attachée de presse s’en chargera pour moi auprès des maires alliés. Et puis, on peut aussi commander un sondage sur la perception que la population a de ce que l’Etat peut ou doit faire pour les aider dans leur temps libre. Ca donnerait à Paris Match une exclusivité vendeuse et provoquerait cette fois, par un effet d’échos, une reprise journalistique qui amplifierait ainsi l’intensité du bruit médiatique comme disent les spécialistes en communication.

 

                                     *

 

Mercredi. C’est le jour du Canard Enchainé. J’aime bien lire ce journal dont la liberté de ton me plait. J’aime les dessins qui en quelques traits vont à l’essentiel et ridiculise une situation. En plus, ces journalistes sont à l’inverse des autres plutôt lettrés, moins oublieux des évènements précédents. C’est pourquoi, Mercredi, jour des enfants est toujours un régal. Ca me permet de prendre ma petite revanche sur les autres en découvrant qu’un tel a dit telle méchanceté sur telle autre, dans les minimares, ou de savoir qui cette semaine a franchi « le mur du çon » ou s’est vu décerné « la noix d’honneur ». J’attends qu’on m’apporte le journal en buvant mon café et je me réjouis par avance d’y lire le dessous des cartes de l’actualité de la semaine. Il n’y a plus guère que ce journal qui fasse vraiment de l’investigation.

 

Tiens, mon collaborateur a une drôle de tête ce matin. Lui qui d’habitude est si disert n’a pas l’air dans son assiette. Il entre, me dit bonjour, dépose sur mon bureau une pile de journaux et une synthèse de la presse, puis fuit plus qu’il ne part. Je fouille dans le tas pour trouver le Canard Enchainé et là, soudain je comprends. En gros titre à la une, il est écrit en rouge sur fond blanc : République Moderne, un parti de figurants. Le ministre du temps libre n’y a vu que du feu ! Lire en page quatre.

 

A les salauds, qu’est ce qu’ils vont encore inventer ? Sur une demi page, cinq colonnes et un dessin assassin, le journaliste raconte que mon attachée de presse a sous traité à une société de casting la composition de la salle. Ainsi, ceux que j’ai pris pour des militants de province n’étaient en fait que des figurants payés cinquante euros de l’heure charge comprise pour assister à ma réunion et faire la claque sur commande. Dans l’article, le journaliste se paie ma poire. Un figurant raconte comment après la réunion, je lui ai serré la main en l’appelant par son prénom et en lui disant : « soyez sur le terrain, le porte parole de nos idées. Incarner la République Moderne que nous appelons de nos vœux ». Il reproduit aussi, la facture de la société de casting qui a fourni les trois quarts de la salle selon un descriptif précis. L’attachée de presse a souhaité par écrit un dosage conséquent de jeunes, plutôt classes moyennes mais aussi quelques un des milieux populaires, un savant dosage de blanc, de black, de beurs, d’asiatiques. Tous ont été rémunérés comme intermittent du spectacle dont j’ai été le jouet. Le dessin me montre d’ailleurs sur la tribune à la façon de guignol cherchant du regard son compère gnafron à qui donner du bâton et la bulle me fait dire : « allez les enfants, on appelle bien fort le vilain gnafron » dont la tête qui apparaît dans un coin de la case ressemble au Président en personne.

 

Je suis éberlué, abasourdi, atterrée par cette comédie qui va me ridiculiser. Cette fois, c’est sûr, quand je vais arriver,  tout à l’heure au conseil des ministres, les micros vont se tendre vers moi et le Président va me souffler dans les bronches. Le pire, c’est que je n’ai rien à dire pour lui expliquer comment tout cela est arrivé. Je ne peux même pas envisager de licencier mon attachée de presse puisque c’est une bénévole. Je suis paralysé sur mon siège qui est de plus en plus éjectable. Que faire ? D’abord plaider mon innocence. Je suis la victime d’une situation que je n’ai pas voulue. La preuve, aucun document ne porte ma signature, enfin je l’espère parce que dans le parapheur, je signe parfois mécaniquement sans regarder. Plaider l’innocence, c’est un peu risqué cela dit car c’est aussi plaider la naïveté. De quoi faire à nouveau rire de moi qui suis en politique depuis vingt ans déjà. En effet, j’aurai du m’étonner d’une salle si parfaite, si prompt à m’applaudir, si étonnamment équilibrer sociologiquement. Rétrospectivement, je ne suis pas mécontent que la presse se soit abstenue de venir. Mais maintenant, il faut éteindre le feu avant qu’il n’embrase la plaine et ne me coute mon poste.

 

La solution, c’est d’arriver au conseil des ministres avant la meute des journalistes. J’ose espérer que mes collègues ministres sauront se montrer magnanimes. Après tout, depuis trois mois que j’ai rejoint leur camp, je n’ai rien fait pour leur déplaire et j’ai même, au contraire, collaboré à la victoire de leur champion par mes révélations sur la concurrence. Aujourd’hui, ils me doivent un retour d’ascenseur.

 

                                      *

 

Je sens bien leurs yeux lourdement posés sur moi tandis que dans un silence solennel, on attend l’arrivée du Président. Il n’y a pas besoin de mots pour savoir qu’ils se moquent de moi intérieurement. Certains ont d’ailleurs tellement l’air content qu’ils irradient de bonheur. Je sais depuis le début qu’ils ne m’ont jamais accepté parmi eux. Les fidèles n’aiment pas les transfuges. D’abord parce que pour eux, ce sont des traites. Ensuite, parce que pour tirer politiquement profit d’un transfert, il faut adouber le transfuge, c'est-à-dire lui donner une place de choix, le mettre en avant. Ce qui en fait une de moins pour eux. Or, dans ce gouvernement, nous sommes plusieurs dans ce cas. Ce qui a contribué en sourdine à alimenter le mécontentement des impétrants.

 

Si encore je leur avais fait de l’ombre, je comprendrais. Mais depuis que je suis ministre du temps libre, je n’ai pas eu une seule communication à produire dans ce conseil où je suis de fait, moi aussi, un figurant. A l’assemblée, pas un élu de la majorité ou de l’opposition ne m’a posé une seule question me donnant ainsi l’occasion de parler et de passer à la télévision, a tel point que ma femme se demande si je suis vraiment ministre. J’ai pourtant bien tenté de souffler à un député resté fidèle en amitié de me poser une question sur mon projet baptisé « les maisons du temps ». Il était d’accord pour le faire mais sous la pression, sans doute, de son parti, il a renoncé. Ce qui est bien dommage car son interpellation aurait pu me mettre en selle et me donner l’occasion d’expliquer publiquement ce projet qui a pour objet de gérer le temps de déplacement dans les villes par une ouverture des entreprises différés de quart en quart d’heure. On ferait ainsi l’économie des bouchons, de la pollution, de pétrole et des accidents. Evidemment pour y parvenir, j’avais prévu que les syndicats de salariés et les directions devraient se concerter zone industrielle par zone industrielle, puis régler leur montre globalement à l’échelle de l’agglomération. Mais là, je crois bien que c’est définitivement plié.

 

Enfin, le Président arrive. Tout le monde se lève comme à l’école. Le Président s’assoit, les ministres aussi dans un bruit de chaise. Contrairement à ce que je croyais, personne n’évoque l’article du Canard Enchainé. le conseil des ministres traitent des affaires courantes, des projets de loi, entend une communication du ministre des armées, une autre du ministre de la ville et des affaires sociales, puis le Président qui ne m’a pas regardé une seule fois disparaît comme il était apparu.

 

                                    *

 

Ce fut dur, mais j’ai réussi à leur échapper. Je suis sorti par la grande porte et sourire aux lèvres j’ai franchi la barrière des journalistes qui tous voulaient m’interroger sur l’affaire des figurants. Je n’ai pas dit un mot, je n’ai pas fui les caméras, ni les micros, je ne leur ai rien donné à se mettre sous la dent. Une information chassant l’autre, je crois que j’ai adopté la meilleure des attitudes possibles. Celle du laisser dire, laisser passer l’orage, me dissoudre dans l’action collective. Et puisque le Président n’y a pas fait allusion, c’est que pour lui, la chose est anecdotique.

 

En fait, pas tant que ça. A 14 H, mon téléphone sonne. C’est le secrétaire général de l’Elysée. C’est la première fois qu’il m’appelle, la dernière aussi. il ne s’agit pas d’une discussion mais d’un monologue. Le Président souhaite que je laisse passer un mois et que je quitte mon poste sous un prétexte personnel, des problèmes de santé par exemple me suggère t-il. Ainsi, les journalistes qui m’auront déjà oublié ne feront pas de commentaires désobligeant et le remaniement ministériel sera mineur. Le secrétaire général de l’Elysée ne me demande pas mon avis, il m’ordonne. « D’ici là », dit il, « ne faites surtout rien, ne prenez aucune initiative ». Ce n’est en vérité pas difficile puisque je n’ai encore rien fait depuis trois mois. Puisque je suis remercié et que j’ai désormais du temps libre, je crois que je vais profiter de ce mois de congés forcés pour écrire un livre d’anecdotes sur mon expérience ministérielle, histoire de ne pas m’ennuyer.

 

 

                                    Fred.Bey

Par Farid Bey
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